Besoin d'aide. Si vous êtes victime de violences, ou inquiète pour une personne de votre entourage, le 3919 « Violences Femmes Info » est gratuit, anonyme et joignable 24 h/24 et 7 j/7. En cas de danger immédiat, le 17 ou le 114 par SMS.
Pour une femme, l'endroit le plus dangereux reste la maison. La phrase n'est pas un slogan : elle figure dans le rapport que l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) et ONU Femmes consacrent aux féminicides. L'immense majorité des hommes tués le sont hors de la sphère domestique ; la plupart des femmes tuées le sont par un partenaire, actuel ou ancien, ou par un membre de leur famille.
Ces morts disent un rapport de force. L'ONU les rattache à des normes qui tiennent les femmes pour subordonnées aux hommes ; en France, l'Observatoire national des violences faites aux femmes parle d'un « rapport de domination et de contrôle » que l'agresseur instaure sur la victime. Très souvent, ajoute-t-elle, ces meurtres ne sont pas des actes isolés, mais l'aboutissement de violences antérieures.
On en parle pourtant au cas par cas, comme d'un fait divers. En 2016 encore, la Commission nationale consultative des droits de l'homme faisait de l'usage du mot « féminicide » sa première recommandation, « dans le vocabulaire courant, en particulier dans les médias ». Mis bout à bout, ces faits divers forment une série : dans le monde, environ 50 000 femmes et filles ont été tuées en 2024 par un partenaire ou un proche ; en France, une femme est tuée par son conjoint ou son ex-conjoint tous les trois jours environ.
Pourquoi meurent-elles là où elles devraient être à l'abri, et parfois après avoir donné l'alerte ?
Dans le monde :les hommes meurent dehors, les femmes chez elles
Huit victimes d'homicide sur dix, dans le monde, sont des hommes. Mais à peine plus d'un homme tué sur dix l'a été par un partenaire ou un parent ; pour les femmes, c'est six sur dix. Elles meurent de la main d'un mari, d'un compagnon, d'un ex, et aussi, précisent les auteurs, d'un père, d'un oncle, d'une mère ou d'un frère.
ONUDC et ONU Femmes, 2025
60 % du total
une toutes les dix minutes environ
Là où l'on sait distinguer les auteurs, le partenaire passe avant la famille. En Europe, il a commis près des deux tiers de ces meurtres ; dans les Amériques, plus des deux tiers. Ailleurs, les données ne permettent pas de le dire.
L'Afrique compte le plus de victimes, en nombre comme en proportion : environ trois femmes et filles tuées par un proche pour 100 000, six fois le taux européen. C'est aussi là que l'estimation est la plus fragile : faute de données, une large part des chiffres africains et asiatiques est calculée par un modèle, d'où une fourchette mondiale de 44 400 à 55 500 victimes.
Femmes et filles tuées par un partenaire ou un membre de la famille en 2024, par région (ONUDC et ONU Femmes)
victimesLe temps ne se lit que sur deux continents. Depuis 2010, le taux a lentement baissé en Europe et n'a presque pas bougé dans les Amériques. Les auteurs y voient la marque de pratiques et de normes qui changent lentement. Le léger recul sur 2023, lui, ne traduit pas une baisse réelle : il tient surtout aux pays qui ont envoyé leurs données.
France :111 femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en 2025
Chacune de ces femmes a un dossier. Depuis 2006, la délégation aux victimes du ministère de l'Intérieur reprend une à une les morts violentes au sein du couple, avec les enquêteurs, et publie chaque année ce qu'elle en sait. Les comptes qui suivent sont ceux de 2025 ; les pourcentages, eux, viennent de ses chiffres clefs de 2024, le dernier millésime détaillé. Ils dessinent deux âges de la vie.
ministère de l'Intérieur
même étude
138 en 2024
Les jeunes femmes, dans la vingtaine, et les femmes âgées sont surreprésentées parmi les victimes. Plus de quatre victimes sur dix avaient 60 ans ou plus, une sur quatre au moins 70 ans. Pour plus de deux sur trois de ces dernières, l'enquête retient comme mobile la maladie, la leur ou celle de leur conjoint.
Le plus souvent, le mobile dit le contrôle. La moitié des mobiles relevés traduisent une volonté d'emprise : une dispute, une séparation refusée, la jalousie. Trois auteurs sur quatre n'avaient pas bu d'alcool au moment des faits. Et neuf meurtres sur dix ont eu lieu au domicile du couple, de la victime ou de l'auteur.
Reste le geste. Deux fois sur trois, l'auteur tue avec une arme (en 2024, sur les 138 morts, femmes et hommes) : quand il en utilise une, c'est une arme blanche dans plus de la moitié des cas, une arme à feu dans plus d'un tiers. Viennent ensuite l'asphyxie, par strangulation ou étouffement (14 %), puis les coups (9 %). Les hommes qui tuent avec une arme prennent un peu plus souvent le fusil ou le pistolet (48 %) que la lame (45 %). Et sur les 34 auteurs qui ont tiré, 25 détenaient une arme qu'ils n'avaient pas déclarée.
En 2024, sur 138 morts, femmes et hommes ; parmi les morts avec arme : arme blanche dans 54 % des cas, arme à feu dans 37 %, selon la délégation aux victimes
Le meurtre ne s'arrête pas à celle qu'il vise. En 2024, sept enfants ont été tués dans ces violences, douze ont assisté au meurtre, et 94 sont devenus orphelins ; en 2025, ils sont 106. Avec ces enfants, quatre autres victimes collatérales et les auteurs qui se sont donné la mort ensuite, les violences au sein du couple ont causé 190 décès en 2024. Trois nombres disent donc la même année, et ils s'emboîtent : 107 femmes tuées par leur conjoint ou leur ex, 138 morts violentes au sein du couple quand on compte aussi les hommes, 190 décès au total en ajoutant les enfants tués, quatre victimes collatérales et les 41 auteurs qui se sont donné la mort.
Les hommes tués ne racontent pas la même histoire. En 2024, près de deux femmes autrices d'un homicide conjugal sur trois avaient elles-mêmes subi des violences de leur partenaire. Sur la durée, le compte s'allonge : 2 539 femmes sont mortes de la main d'un conjoint ou d'un ex entre 2006 et 2024, et 377 enfants dans les violences de leurs parents.
Des violences connues, des alertes données :ce que l'État a tenté
En 2019, l'Inspection générale de la justice a relu 88 dossiers d'homicides conjugaux jugés aux assises. Près des deux tiers des victimes avaient déjà subi des violences de leur conjoint. Une partie n'avait jamais été dénoncée, alors que l'entourage savait ; le reste l'avait été à la police, et ces signalements étaient « trop souvent traités en mains courantes ». Les meurtres avaient été commis principalement au moment de la séparation du couple ou de son annonce.
En 2025, un peu plus d'un tiers des femmes tuées avaient déjà subi des violences de leur conjoint ou ex-conjoint ; 61 % d'entre elles les avaient signalées à la police ou à la gendarmerie, et la plupart avaient porté plainte. Une seule disposait d'un téléphone grave danger.
Entre-temps, le Grenelle des violences conjugales s'était ouvert à Matignon, en septembre 2019, avec des associations et des proches de victimes. Il a débouché sur deux lois, en décembre 2019 et en juillet 2020 : la première crée le bracelet anti-rapprochement et élargit l'accès au téléphone grave danger, généralisé depuis 2014. Les deux outils ont pris des chemins opposés : le nombre de téléphones actifs a augmenté des deux tiers depuis 2022, pour dépasser 5 300 ; celui des bracelets a baissé d'un tiers depuis 2023, à 658.
L'Observatoire national avance deux raisons. Le bracelet ne convient pas quand la victime et l'auteur vivent, travaillent ou font leurs courses aux mêmes endroits. Et certains auteurs s'en servent pour continuer à harceler, en provoquant des alertes, de jour comme de nuit.
Femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en France, 2019-2025 (ministère de l'Intérieur)
victimesRestent les chiffres : de 146 femmes tuées en 2019 à 96 en 2023, puis 111 en 2025. Aucune des évaluations publiées que nous avons consultées n'attribue ces variations au Grenelle ni à un dispositif. Les Nations unies rappellent seulement que, dans bien des cas, le féminicide est la fin d'une violence continue, et qu'une intervention à temps aurait pu l'éviter.
Un crime que le droit punit sans le nommer
Le mot « féminicide » ne figure pas dans le Code pénal. Le meurtre d'une femme par son conjoint, son concubin ou son partenaire de Pacs y est un meurtre aggravé, puni de la réclusion criminelle à perpétuité ; la même peine vaut pour un ex, si le crime tient à la relation passée, et pour tout meurtre commis en raison du sexe de la victime. Plusieurs pays d'Amérique latine en ont fait un crime à part, comme le Chili en 2010.
Le 13 octobre 2026, l'Assemblée nationale a adopté sans une voix contre une loi « intégrale » sur les violences sexistes et sexuelles. Elle confie à une autorité indépendante le soin de publier, chaque mois, le décompte des féminicides. Le Sénat doit encore l'examiner.
En attendant, d'autres comptent. Depuis 2016, le collectif « Féminicides par compagnons ou ex » épluche jusqu'à huit heures par jour la presse régionale et nationale, et suit les enquêtes jusqu'aux procès. Il recense « a minima » 98 féminicides pour 2025, quand le ministère en compte 111 : une veille de presse ne voit que les affaires dont les journaux parlent. L'Inter Orga Féminicides, qui réunit #NousToutes et d'autres associations, retient la définition de l'ONU, le meurtre d'une femme en raison de son genre, dans le couple ou hors du couple. La délégation aux victimes consulte d'ailleurs ces décomptes associatifs pour établir le sien.
Ce que le chiffre ne voit pas
Une femme tuée par son fils, par son père ou par un inconnu parce qu'elle est une femme ne figure pas dans le chiffre français, qui s'arrête au couple. Le chiffre mondial va un peu plus loin, jusqu'à la famille, parce que la plupart des États enregistrent le lien entre la victime et l'auteur. Au-delà, les meurtres de femmes liés à leur genre ne sont mesurés que dans quelques pays pilotes, et l'ONU reconnaît qu'on ne peut pas encore les estimer à l'échelle du monde. Le total de 50 000 victimes est donc un minimum.
Les femmes poussées à mourir n'y figurent pas non plus. En 2024, la police et la gendarmerie ont enregistré 906 femmes qui s'étaient suicidées ou avaient tenté de le faire après le harcèlement d'un conjoint ou d'un ex, sans que la loi permette de distinguer les unes des autres ; s'y ajoutent 270 tentatives de féminicide. L'Observatoire rappelle aussi que ce décompte laisse de côté les femmes mortes des suites des violences subies, d'une maladie cardio-vasculaire, d'une dépression, d'une addiction ou d'un cancer.
Le nombre de femmes mortes dans un contexte de violences masculines est donc plus élevé que celui qu'on publie. Et le décompte des morts ne dit rien de celles qui ont survécu.
Besoin d'aide
Si vous êtes victime de violences, ou si vous êtes inquiet pour une personne de votre entourage, le 3919, « Violences Femmes Info », est un numéro d'écoute gratuit et anonyme. Il est joignable 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, depuis un fixe ou un mobile, en métropole et dans les départements et régions d'outre-mer.
Le 3919 n'est pas un numéro d'urgence. En cas de danger immédiat, appelez le 17 (police ou gendarmerie), ou le 112 depuis un portable. Les personnes sourdes ou malentendantes peuvent joindre le 114 par SMS, à toute heure.



