Mao Zedong et le Grand Bond en avant : 30 à 45 millions de morts
†Les Architectes du Chaos
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MaoZedong etleGrandBond enavant30 à 45 millions de morts

Entre 1958 et 1962, les objectifs délirants du Grand Bond en avant, les récoltes gonflées par les cadres et les réquisitions de grain ont provoqué la famine la plus meurtrière de l’histoire : 30 à 45 millions de morts selon les estimations.

En avril 1959, un lycéen de dix-huit ans apprend que son père meurt de faim. Il rentre au village avec du riz ; devant la maison, l'orme a été dépouillé de son écorce, qu'on a mangée. Yang Xiushen, l'oncle qui l'a élevé et qu'il appelle son père, ne peut déjà plus avaler. Il meurt trois jours plus tard.

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Le garçon s'appelle Yang Jisheng. Bien plus tard, il dira : « Je ne pensais pas que la mort de mon père était la faute du pays. Je pensais que c'était la mienne. » Toute la force de Mao Zedong tient dans cette phrase : un pouvoir capable d'affamer son peuple et de lui faire croire que le malheur vient d'ailleurs.

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L'homme dont le portrait domine toujours la place Tiananmen a voulu plier la Chine, et la nature avec elle, à sa seule volonté. Entre 1958 et 1962, son Grand Bond en avant a produit la famine la plus meurtrière de l'histoire, sous un climat ordinaire, sans invasion : par des quotas, des mensonges et la peur de le contredire. Ceux qui en sont morts étaient des paysans, dans leurs villages, pendant que les villes gardaient leurs rations.

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Entre 30 et 45 millions de personnes en sont mortes, dans un pays d'environ 660 millions d'habitants. Le Parti qui gouverne encore la Chine parle, lui, de « graves difficultés ».

MORTS DE LA FAMINE
30 À 45 M

Morts en plus de la mortalité normale : environ 30 millions selon Ashton et ses collègues, au moins 45 millions selon Frank Dikötter, Yang Jisheng se tenant entre les deux

01

Un aide-bibliothécaire à l'accent du Sud

La porte Tiananmen pavoisée pour la « libération » de Pékin, début 1949 (banderole « Célébrons la libération de Beiping ») · Archives photographiques

La porte Tiananmen pavoisée pour la « libération » de Pékin, début 1949 (banderole « Célébrons la libération de Beiping »)

Archives photographiques

Shaoshan, 1893, au milieu des rizières du Hunan. Mao naît chez un paysan devenu marchand de grains et prêteur, qui bat ses fils et méprise toute instruction qui ne rapporte rien. L'enfant en tire une aversion pour toute autorité qui n'est pas la sienne, et une passion pour les bandits justiciers du roman Au bord de l'eau, qui égorgent les mandarins corrompus.

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En 1918, à Pékin, son mentor Li Dazhao, l'un des pères du marxisme chinois, lui trouve un poste d'aide-bibliothécaire à l'université. Il le racontera au journaliste Edgar Snow : les grands esprits qui venaient lire les journaux n'avaient pas le temps d'écouter un aide-bibliothécaire qui parlait le dialecte du Sud. Toute sa vie, Mao tiendra les savants, les professeurs et les experts pour des suspects, et la foi des masses pour supérieure à leur science.

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Il a montré tôt ce qu'il fait des siens. En 1930, dans sa base rouge du Jiangxi, il lance une purge contre une prétendue « Ligue anti-bolchevique » infiltrée dans l'Armée rouge. À Futian, des officiers se mutinent ; dans la répression qui suit, plus de sept cents officiers communistes sont exécutés, par leur propre camp.

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Le Parti ne lui en tient pas rigueur. En 1935, pendant la Longue Marche, la retraite de l'Armée rouge vers le Shaanxi, Mao en prend la tête. Allié au Kuomintang contre le Japon à partir de 1937, il reprend la guerre civile après la capitulation japonaise et la gagne : en 1949, le gouvernement nationaliste se replie à Taïwan, et Mao fonde la République populaire de Chine.

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La méthode de Futian passe à l'échelle du pays. Pour en finir avec les « contre-révolutionnaires », Mao estime qu'il faudra exécuter environ un habitant sur mille. En 1954, le vice-ministre de la Sécurité publique dresse le bilan de la campagne lancée en 1950 : rouge:712 000 exécutés, et 2,62 millions d'arrestations.

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En 1958, l'année du Grand Bond, il se compare devant les dirigeants du Parti au premier empereur, Qin Shi Huang, qui fit brûler les livres et enterrer vivants des lettrés : « Il n'a enterré que 460 lettrés. Nous en avons enterré quarante-six mille. » Puis : « Nous l'avons surpassé cent fois. » L'image est figurée : il parle des intellectuels frappés par la campagne « anti-droitière » qui vient de s'achever, qui a persécuté un demi-million de personnes. Le chef s'y vante d'une répression devant ceux qui l'ont menée.

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02

Le Grand Bond :fondre les casseroles, chasser les moineaux

Hauts-fourneaux de terre (tu gaolu) alignés dans le Henan, en octobre 1958, pendant la campagne d'acier du Grand Bond en avant · Les paysans y faisaient fondre leurs outils et ustensiles de cuisine · Zhang Qingyun, Sélection de la photographie chinoise d'art (1959), domaine public

Hauts-fourneaux de terre (tu gaolu) alignés dans le Henan, en octobre 1958, pendant la campagne d'acier du Grand Bond en avant

Les paysans y faisaient fondre leurs outils et ustensiles de cuisine

Zhang Qingyun, Sélection de la photographie chinoise d'art (1959), domaine public

À la fin de 1957, Mao promet de dépasser la production industrielle de la Grande-Bretagne en quinze ans. Il veut sauter les étapes de Marx et faire entrer la Chine d'un bond dans le communisme. Les campagnes sont regroupées en communes populaires : en quelques mois, 600 millions de paysans se retrouvent dans 26 000 communes géantes. Lopins et bêtes deviennent collectifs ; on démolit parfois des maisons pour en récupérer le bois.

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Puis vient l'acier, que Mao tient pour la mesure de la puissance. Chaque commune, chaque village, chaque école construit dans sa cour un petit haut-fourneau de terre, et des paysans par millions quittent les champs pour l'alimenter jour et nuit. On abat les arbres fruitiers pour le feu, on y jette les socs, les serrures, les woks des familles. Il en sort une fonte cassante, inutilisable.

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Pendant ce temps, les récoltes de l'automne 1958 pourrissent sur pied, faute de bras pour les moissonner.

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La même année, la campagne des « quatre nuisibles » vise les rats, les mouches, les moustiques et les moineaux, accusés de manger le grain. Des villages entiers frappent sur des casseroles, des gongs et des cymbales pour empêcher les oiseaux de se poser, jusqu'à ce qu'ils tombent d'épuisement.

Affiche de la campagne des « quatre nuisibles » : « Tout le monde vient chasser les moineaux ! » (Dajia dou lai da maque), deux enfants dont un pionnier armé d'une fronde · Bi Cheng, Éditions Chaohua (Pékin), septembre 1956 · chineseposters.net, collection de l'IISH (CC BY-SA 4.0)

Affiche de la campagne des « quatre nuisibles » : « Tout le monde vient chasser les moineaux ! » (Dajia dou lai da maque), deux enfants dont un pionnier armé d'une fronde

Bi Cheng, Éditions Chaohua (Pékin), septembre 1956

chineseposters.net, collection de l'IISH (CC BY-SA 4.0)

MOINEAUX REVENDIQUÉS
1 À 2 MILLIARDS

Chiffres officiels de 1958-1959, invérifiables

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Débarrassés de leur prédateur, les criquets et les insectes prolifèrent, et dévorent une partie de ce qui reste dans les champs.

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03

Des champs Spoutnik aux portes des cantines

Le mensonge monte d'en bas, par peur autant que par ambition. Pour plaire à Pékin et décrocher le titre de héros de la production, les cadres annoncent des récoltes deux, trois, jusqu'à dix fois supérieures aux rendements précédents. La presse en fait des « champs Spoutnik ». Elle montre des enfants debout sur des épis si serrés qu'ils semblent flotter sur le blé.

LE MENSONGE DU GRAIN
PLUS DE 50 000 KG / HA

Le blé « record » de Xiping, dans le Henan : 7 320 jin par mu selon le Quotidien du peuple du 12 juillet 1958

Mao Zedong lisant la presse · date et lieu non documentés

Mao Zedong lisant la presse

date et lieu non documentés

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Mao lit ces dépêches et s'inquiète publiquement de ce qu'on fera de tant de grain. Moins d'un an plus tard, au village de Yang Jisheng, on mange l'écorce de l'orme. Sur la foi de chiffres imaginaires, l'État relève les réquisitions : dans de nombreux districts, il exige plus de grain que la récolte réelle. Des miliciens fouillent les maisons, sondent les murs, creusent sous les lits et emportent jusqu'aux semences de l'année suivante.

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Les cuisines familiales sont interdites au profit des cantines collectives. Les familles ne peuvent plus rien cuire chez elles : l'État tient désormais toute la nourriture, et ceux qui servent à la cantine décident qui mange. Quand les réserves s'épuisent, la cantine ferme. Il ne reste plus rien à la maison.

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04

Lushan, l'été où l'on pouvait encore arrêter la faim

Peng Dehuai n'a rien d'un opposant. Héros de la guerre contre le Japon, chef des volontaires chinois en Corée, ministre de la Défense, c'est un soldat rude et fidèle. De son village natal du Hunan, il a rapporté ce qu'il a vu : la faim, l'épuisement des paysans, les mensonges des cadres. Le 14 juillet 1959, pendant la conférence du Parti à Lushan, il remet à Mao une lettre personnelle et respectueuse, qui salue le Grand Bond et en critique les excès.

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Mao la fait distribuer à tous les délégués. Le 23 juillet, il répond par un discours de menace : si le Parti doit périr, « j'irai à la campagne mener les paysans renverser le gouvernement », et si l'Armée de libération ne le suit pas, il ira « chercher une Armée rouge ». Dans le même discours, il reconnaît avoir lancé la fonte de l'acier en masse : « Le chaos a été immense, et j'en prends la responsabilité. » Il assume la faute, et punit celui qui l'a nommée.

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Personne ne se lève. Zhou Enlai multiplie les autocritiques ; Liu Shaoqi, président de la République, se range derrière Mao ; Deng Xiaoping, absent sur blessure, approuve. Peng et les rares qui le soutiennent, Zhang Wentian, Huang Kecheng et Zhou Xiaozhou, tombent pour « opportunisme de droite ». Le maréchal perd son ministère.

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La capitulation de Lushan se paie en vies, dans les villages. Pour ne pas passer pour des partisans de Peng, les chefs de province durcissent les réquisitions, et quiconque signale la faim devient un « droitier ». L'année suivante, 1960, est la plus meurtrière. Le pays continue pourtant de vendre son grain : entre 1957 et 1959, l'État a doublé ses exportations, pour rembourser l'Union soviétique et acheter des machines. Les 9,6 millions de tonnes vendues à l'étranger de 1958 à 1960 auraient couvert pendant trois ans les besoins de 16,7 à 38,9 millions de personnes, calculent les économistes Hiroyuki Kasahara et Bingjing Li.

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05

Ceux qui n'avaient pas le droit de partir

La famine ne frappe pas tout le monde. Les villes gardent leurs rations : Pékin, Shanghai et Tianjin sont ravitaillées directement par le pouvoir central, et les titulaires d'un permis de résidence urbain passent avant les paysans. Ceux qui meurent sont des paysans, et ils n'ont pas le droit de fuir : les réfugiés pris en ville sont aussitôt renvoyés chez eux.

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À Xinyang, au sud du Henan, le secrétaire du Parti fait tenir des barrages par la milice pour que personne ne s'échappe. Les greniers sont pleins du grain saisi, et les rares cadres qui osent les ouvrir sont punis. À partir de l'automne 1959, environ un million de personnes y meurent, entre un huitième et un septième des habitants.

DIN DATAMorts pour 1 000 habitants

Taux de mortalité par province au pic de la famine (1960)

Anhui
0Morts pour 1 000 habitants
Sichuan
0Morts pour 1 000 habitants
Guizhou
0Morts pour 1 000 habitants
Repère
Moyenne nationale pré-famine
1957
0Morts pour 1 000 habitants
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La carte des morts suit celle du zèle. Le Sichuan, grenier du pays, est gouverné par Li Jingquan, un fidèle de Mao qui réquisitionne sans compter : 8 à 10 millions d'habitants meurent de faim, près de 13 % de la province. Dans l'Anhui, la mortalité est multipliée par plus de cinq entre 1958 et 1960, quand celle du Jiangsu voisin, sous le même ciel, ne fait que doubler.

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Dans les rapports internes du Parti et de la police que Yang Jisheng a lus, un mot revient : cannibalisme. On a mangé l'herbe, l'écorce, les racines, le cuir bouilli ; dans certains villages, des familles en sont venues aux morts. L'administration a tout classé, jusqu'à la rubrique d'un dossier : « Mode opératoire : a exhumé les cadavres des victimes et consommé la chair. »

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La faim n'a pas tué seule. Selon l'historien Frank Dikötter, qui a dépouillé les archives provinciales, au moins 2,5 millions de victimes ont été battues ou torturées à mort par les cadres, pour avoir caché ou glané un peu de grain, ou dit que le Parti affamait le pays. D'autres historiens, comme Felix Wemheuer, discutent ce chiffre.

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06

Révolution culturelle :la revanche du Grand Timonier

Au début de 1962, devant sept mille cadres réunis à Pékin, Liu Shaoqi reprend une formule qui circule : la catastrophe vient pour trois parts du ciel, pour sept parts des hommes. Mao fait son autocritique et s'efface. Liu et Deng Xiaoping rétablissent les lopins privés, mettent fin au Grand Bond, et la mortalité retombe. La faim recule dès que la politique change.

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Mao n'oublie pas. Il redoute d'être dénoncé après sa mort, comme Staline l'a été par Khrouchtchev. En mai 1966, il lance la jeunesse contre l'appareil du Parti lui-même : c'est la Grande Révolution culturelle prolétarienne.

Mao Zedong et Song Binbin, déléguée des Gardes rouges d'un lycée de filles de Pékin, qui lui noue un brassard rouge sur la porte de Tiananmen · Mao lui aurait répondu « Yào wǔ ma » (« il faut être combative ») · Pékin, 18 août 1966 · photographe inconnu, domaine public (PD-China, Wikimedia Commons)

Mao Zedong et Song Binbin, déléguée des Gardes rouges d'un lycée de filles de Pékin, qui lui noue un brassard rouge sur la porte de Tiananmen

Mao lui aurait répondu « Yào wǔ ma » (« il faut être combative »)

Pékin, 18 août 1966

photographe inconnu, domaine public (PD-China, Wikimedia Commons)

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Le 18 août 1966, sur la place Tiananmen, il passe en revue un million de jeunes gardes rouges. Une lycéenne, Song Binbin, lui noue un brassard rouge au bras. Treize jours plus tôt, dans son lycée de jeunes filles, des élèves avaient battu à mort leur directrice adjointe, Bian Zhongyun. Song était l'une des dirigeantes des gardes rouges de l'école ; on ignore toujours si elle a pris part aux coups. En 2014, elle a demandé pardon : « Je n'ai pas su protéger les dirigeants de l'école. » Le veuf de Bian, Wang Jingyao, disait du brassard qu'il était imbibé du sang de sa femme.

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Les gardes rouges saccagent les maisons, les bibliothèques, les temples, au nom de la lutte contre les « Quatre Vieilleries ». Les professeurs, les écrivains, les médecins et les artistes subissent les « séances de lutte » : agenouillés des heures, les bras tirés en arrière, coiffés d'un bonnet d'infamie. Beaucoup se donnent la mort.

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Liu Shaoqi, l'homme des « sept parts », est humilié en séance de lutte, puis détenu à Kaifeng, privé de soins. Il y meurt le 12 novembre 1969, et son corps est incinéré sous un faux nom. Dans le Guangxi, l'écrivain Zheng Yi a documenté des victimes, désignées comme ennemis de classe, dont on a mangé la chair. La décennie fait plus d'un million de morts, et des millions de jeunes citadins sont envoyés de force aux champs.

MORTS DE LA RÉVOLUTION CULTURELLE
1,1 À 1,6 M

Estimation du sociologue Andrew Walder d'après les annales des comtés et des villes : lynchages, séances de lutte, combats entre factions, répression

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07

Le mausolée et la note de 70 sur 100

Le mausolée de Mao Zedong sur la place Tiananmen à Pékin illuminé de nuit · La dépouille embaumée du dictateur y repose toujours dans un cercueil de cristal · Ermell, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Le mausolée de Mao Zedong sur la place Tiananmen à Pékin illuminé de nuit

La dépouille embaumée du dictateur y repose toujours dans un cercueil de cristal

Ermell, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Mao s'éteint en septembre 1976 sans avoir eu à répondre de la famine. L'Union soviétique avait eu le rapport Khrouchtchev ; la Chine n'a jamais fait sa démaoïsation. Le 27 juin 1981, le Parti tranche par une résolution : les mérites de Mao sont « principaux », ses erreurs « secondaires ». Les « graves difficultés » de 1959 à 1961 y sont imputées surtout aux erreurs du Grand Bond, puis à des calamités naturelles et à la rupture des contrats par Moscou ; elles ont infligé « de graves pertes à notre pays et à notre peuple ».

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À son actif, ses défenseurs inscrivent un pays à demi colonisé devenu une grande puissance, l'alphabétisation, les droits des femmes, les soins de base, l'école et l'allongement de l'espérance de vie. La formule qui court depuis, « 70 % bon, 30 % mauvais », vient de Mao lui-même. Deng Xiaoping le rappellera en 1988 : Mao se serait contenté qu'on juge son œuvre à soixante-dix pour cent de réussites et trente d'erreurs. L'homme avait fixé sa propre note, et le Parti l'a recopiée.

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Reste la formule qui le suit partout, « le plus grand meurtrier de l'histoire ». Tout dépend de ce qu'on compte. L'historien Timothy Snyder arrive à environ 11 millions de civils tués délibérément par l'Allemagne nazie, et à environ 6 millions sous Staline, dont quelque 3,3 millions de morts de la famine ukrainienne de 1932-1933, qu'il tient pour une politique de mise à mort. Comptés de la même façon, les morts du Grand Bond placent Mao loin devant les deux. Si l'on ne retient que les morts de main d'homme, 712 000 exécutés après 1950, au moins 2,5 millions de battus ou torturés à mort pendant la famine et plus d'un million pendant la Révolution culturelle, son bilan dépasse 4 millions et reste sous les leurs. Tout le classement tient à une question : une famine que le pouvoir a provoquée, puis refusé d'arrêter, est-elle un meurtre ?

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Son corps embaumé repose dans un cercueil de cristal au centre de la place Tiananmen, et son visage orne chaque billet de banque. Le livre où Yang Jisheng a élevé une stèle à son père et aux autres morts de la famine, Stèles, est interdit en Chine.

✦Le mot de la fin

Trente à quarante-cinq millions de morts ; dans le texte officiel, deux mots : « graves pertes »

L'essentiel en 5 questions-clés