Chaque soir, des centaines de millions d'utilisateurs connectent leur smartphone au réseau électrique, déclenchant une réaction électrochimique invisible dans une fine galette de lithium-ion de quelques millimètres. Pour que cette batterie emmagasine beaucoup d’énergie dans un petit volume sans que sa cathode se dégrade, elle a besoin d'un métal clé : le cobalt.
Un smartphone moyen ne contient que quelques grammes de cobalt : 5 à 10 grammes selon les estimations. Mais c’est la transition vers le transport électrique qui a fait exploser la demande planétaire : un seul SUV électrique peut en exiger plusieurs kilogrammes dans son pack de batterie, soit des centaines de fois la charge d’un téléphone.
Cette transition énergétique est célébrée dans les salons automobiles et les sommets climatiques comme l'avènement d'un monde propre, silencieux et décarboné.
Pourtant, cette révolution technologique prend racine dans l'un des environnements de travail les plus brutaux de la planète : les mines artisanales de l'ancienne province du Katanga, dans le sud-est de la République démocratique du Congo (RDC).
La domination congolaise :75 % de la production mondiale

Pelle électrique P&H 1600 chargeant un camion de minerai de cuivre et de cobalt à la mine de Musonoi, au Zaïre, entre 1980 et 1993
Gécamines, domaine public
Selon les données officielles de l’U.S. Geological Survey (USGS), la République démocratique du Congo a extrait environ 220 000 tonnes de cobalt en 2024, fournissant à elle seule près de 75 % de toute la production mondiale. Aucun pays sur Terre ne dispose d'une telle concentration géologique.
Le cœur de cette industrie bat autour de la ville de Kolwezi. Le paysage y est lunaire : des cratères géants à ciel ouvert exploités par de gigantesques excavatrices industrielles côtoient un océan d'exploitations informelles.
Car si la majorité du tonnage est extraite par de grandes compagnies minières mécanisées (notamment à capitaux chinois), entre 15 % et 30 % du cobalt congolais provient du secteur dit « artisanal » : une armée d'environ 150 000 à 200 000 creuseurs indépendants qui fouillent la roche sans engins mécaniques, sans plans de géomètres et sans le moindre équipement de protection.
Parmi eux, l’UNICEF estimait dès 2014, chiffre repris par Amnesty International, qu’au moins 40 000 enfants travaillaient sur les sites miniers du sud du pays. Les plus jeunes, dès l'âge de six ou sept ans, passent leurs journées à genoux dans la boue à trier et laver les cailloux dans l'eau des rivières et des lacs. Les adolescents s'enfoncent dans les puits verticaux.
Plus de six fois l'Indonésie, n° 2 mondial avec 35 000 t en 2024. Et 15 à 30 % de ce cobalt congolais sort de puits artisanaux creusés à la main
5 à 10 grammes dans une batterie de téléphone portable contre 5 à 15 kg pour un véhicule électrique
Trente mètres sous terre :l'hécatombe invisible des puits artisanaux

La mine de cuivre et de cobalt de Mutanda, près de Kolwezi, vue par le satellite CBERS-4 (2018)
INPE, Wikimedia Commons (CC BY-SA 2.0)
Pour atteindre les veines de cobalt les plus pures (l'hétérogénite), les creuseurs creusent des boyaux verticaux étroits descendant jusqu'à 20 ou 30 mètres de profondeur.
Ces galeries de fortune ne bénéficient le plus souvent d'aucun étayage en bois, d'aucune ventilation mécanique et d'aucun système d'exhaure pour pomper les infiltrations. Équipés de simples barres à mine, de burins et de lampes torches scotchées sur le front, pieds nus ou en sandales de plastique, les mineurs martèlent la roche dans une atmosphère saturée d'humidité et de poussières toxiques de métaux lourds.
À chaque saison des pluies, l'eau d'infiltration détrempe les sols argileux instables. Les effondrements de puits sont récurrents. Lorsque la terre cède, les hommes et les enfants piégés au fond sont ensevelis vivants en quelques secondes.
Combien de creuseurs meurent chaque année dans les carrières de Kolwezi ? Il n'existe aucun registre officiel d'accidents du travail. Les effondrements de mines clandestines ne donnent le plus souvent lieu à aucun constat, aucune intervention des secours, aucune statistique d'État : seules les catastrophes les plus lourdes, comme les 43 creuseurs morts sur la concession KCC de Kolwezi en juin 2019, laissent un bilan officiel. Les corps sont extraits par leurs camarades quand la roche le permet, ou laissés pour toujours au fond du boyau refermé. Un enfant creuseur gagnait un à deux dollars par jour, selon Amnesty International (2016).
Un plancher, estimé par l'UNICEF en 2014 : dès six ou sept ans, les plus jeunes trient et lavent le minerai, les adolescents descendent dans les puits
Sans étai ni ventilation. Aucun registre ne compte les morts : seules les catastrophes laissent un bilan, comme les 43 creuseurs tués à Kolwezi en juin 2019
Pour des journées allant jusqu'à 12 heures à porter de lourdes charges, selon les enfants interrogés par Amnesty International
La blanchisserie du minerai :de la boue aux algorithmes
Comment le métal extrait par un enfant dans une fosse illégale finit-il dans le circuit officiel des géants mondiaux de la technologie ?
Le mécanisme repose sur une chaîne d'intermédiaires opaque. Les creuseurs artisanaux transportent leurs sacs de pierres concassées vers des marchés informels locaux, les comptoirs. Ces points d'achat, souvent tenus par des négociants privés, rachètent le minerai au poids après une estimation sommaire de sa teneur avec des pistolets de fluorescence X.

La fonderie de cuivre de l'Étoile du Congo, au Katanga, entre 1912 et 1914 : une haute cheminée de briques et des ateliers desservis par des voies ferrées, premier maillon industriel de la transformation du minerai
Tropenmuseum, CC BY-SA 3.0
À cette étape, le cobalt « artisanal » perd toute trace d'origine. Il est acheté en vrac, chargé dans des camions-bennes et livré aux usines de raffinage et de concentration hydro-métallurgique aux côtés du minerai extrait industriellement. Une fois traité en hydroxyde de cobalt, il est expédié par la route vers les ports d'Afrique du Sud ou de Tanzanie, puis par cargo vers les méga-usines de précurseurs de batteries, principalement en Chine.
Sur le papier, les multinationales de la Silicon Valley et de l'automobile affichent des chartes de conformité éthique irréprochables et des audits de traçabilité blockchain. Dans la poussière de Kolwezi, la réalité matérielle impose sa loi : une fois concassé et dissous dans les cuves d'une usine de traitement, un atome de cobalt ne porte pas l'âge de celui qui l'a arraché à la terre.
À Lubumbashi, selon une étude cas-témoins, un père employé à la mine est le facteur le plus lié aux malformations du nouveau-né : un risque estimé ×5,5, avec un IC de 1,2 à 25
La malédiction géologique perpétuelle du Congo

Creuseurs artisanaux de cobalt en RDC
IIED, Wikimedia Commons (CC BY 2.5)
Le drame du cobalt n'est pas une anomalie moderne : c'est le dernier chapitre d'une malédiction historique qui frappe le bassin du Congo depuis plus d'un siècle.
Sous le règne sanguinaire du roi belge Léopold II à la fin du XIXe siècle, les populations congolaises étaient mutilées et massacrées pour approvisionner l'Occident en caoutchouc naturel destiné aux pneumatiques des bicyclettes, puis de l'automobile naissante.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est la mine de Shinkolobwe, près de Likasi, qui a fourni dans le plus grand secret l'essentiel de l'uranium du projet Manhattan, celui des bombes de Hiroshima et Nagasaki.
Dans les années 2000, ce fut la ruée sanglante sur le coltan pour les condensateurs électroniques, alimentant des guerres régionales qui ont fait des millions de victimes.
Aujourd’hui, le sous-sol congolais offre l'or bleu des batteries de la transition énergétique. L'ironie tragique demeure intacte : le pays dont les richesses minérales conditionnent la décarbonation du monde développé reste l'un des plus pauvres et des plus meurtris de la Terre. Une batterie de smartphone peut bien être silencieuse et propre au toucher : sa genèse, elle, raconte le coût humain invisible d'un confort que peu de gens veulent interroger.
La transition énergétique se rêve propre et décarbonée dans les salons occidentaux, mais s'alimente dans la boue de Kolwezi : trop de batteries scellent encore l'alliance cynique entre la haute technologie et un travail minier d'un autre âge, enfants compris
