Morts célèbres absurdes : six fins, d'Eschyle à Charles VIII
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↑Le Panthéon des Ombres
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Morts célèbres absurdessix fins, d'Eschyle à Charles VIII

L'histoire mesure les conquérants à l'ampleur de leurs ravages militaires ; la thanatologie, elle, mesure l'incongruité du grain de sable qui met fin à l'épopée.

Un grand homme devrait mourir à sa mesure : au combat, sur l'échafaud, ou dans son lit, entouré de disciples. Certains ont raté leur sortie, et l'histoire s'en souvient avec délice.

✦Le mot de la fin

MORTS DÉRISOIRES DU PANTHÉON : DU SAIGNEMENT DE NEZ D'ATTILA AU LINTEAU DE PORTE DE CHARLES VIII

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Ces morts remettent les puissants à la taille de tout le monde. Les chroniqueurs le savaient, et ne se privaient pas d'en tirer la morale. Voici six fins absurdes, rangées non par date mais de la plus légendaire à la mieux attestée. La dernière est la plus vraie, et la plus sale.

01

Eschyle, ou la prudence mal placée

Les destins, raconte Pline l'Ancien, avaient prédit au père de la tragédie grecque une mort venue d'en haut : il ne se fiait donc plus qu'au ciel ouvert. Un jour, en Sicile, un aigle qui cherche à briser une tortue la lâche sur lui. Valère Maxime précise : sorti de la ville, il s'était assis au soleil, et l'oiseau a pris son crâne chauve pour un rocher.

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Il avait évité les toits. Il n'avait pas prévu les tortues. Et son épitaphe ne dit pas un mot de ses tragédies : seulement qu'il s'est battu à Marathon.

ESCHYLE (456 AV. J.-C.)
5
SIÈCLES

Entre sa mort et les récits de Valère Maxime et de Pline

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02

Attila, l'empire et le nez

Le Fléau de Dieu a ravagé les Balkans, la Gaule et l'Italie, et fait payer tribut à Constantinople. En 453, il épouse une très belle jeune fille, Ildico, boit beaucoup et s'endort sur le dos : le sang qui aurait dû couler de son nez descend dans sa gorge et l'étouffe. Au matin, ses gardes enfoncent la porte et trouvent la mariée en larmes sous son voile.

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Ce que les légions n'avaient pas obtenu, un saignement de nez l'a fait. Jordanès le raconte un siècle plus tard, d'après un diplomate qui avait dîné à la table d'Attila.

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Les armées romaines avaient pourtant essayé. Vers le 20 juin 451, dans les champs Catalauniques, en Gaule, le général Aetius et Théodoric, roi des Wisigoths, l'avaient affronté en bataille rangée. Théodoric y est mort, et l'issue reste discutée : l'année suivante, Attila envahissait l'Italie. Le chroniqueur Hydace parle de presque 300 000 morts, Jordanès de 165 000 ; tous deux écrivent « on dit », et personne n'a compté.

DIN DATAmorts

Asymétrie des bilans : les champs Catalauniques et la nuit de noces

Morts des champs Catalauniques selon Hydace
chiffre antique, jugé invraisemblable
0
Victime de sa nuit de noces
Attila seul
0
ATTILA (453)
0
BLESSURE

Mort d'une effusion de sang, sans la moindre plaie, selon Jordanès

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03

Bacon et la poule de Highgate

Francis Bacon voulait refonder la science sur l'expérience. Un jour de neige de 1626, en carrosse vers Highgate, il se demande si la neige conserverait la viande aussi bien que le sel. Selon Aubrey, on achète une poule, on la fait vider, et le philosophe la bourre de neige de ses mains. Transi, il est couché chez le comte d'Arundel, dans un lit humide où personne n'avait dormi depuis un an, et il y meurt « de suffocation ».

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La poule a la gloire ; le lit a peut-être fait le travail. Reste sa dernière lettre : il y dit avoir failli connaître le sort de Pline l'Ancien, mort au pied du Vésuve, le même qui racontait la tortue d'Eschyle. Quant à l'expérience, précise-t-il, elle a parfaitement réussi.

FRANCIS BACON (1626)
2
OU 3 JOURS

Du lit humide à la mort, selon John Aubrey, qui tient le récit de Hobbes

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04

Lully, le roi et l'orteil

Au Grand Siècle, on battait la mesure en frappant le sol d'un lourd bâton. À l'automne 1686, Louis XIV survit à trois heures de bistouri, sans anesthésie, pour une fistule anale, et le royaume chante des Te Deum. Le 8 janvier 1687, Jean-Baptiste Lully, maître de la musique de la cour, dirige le sien et s'écrase l'orteil avec son bâton. La gangrène s'y met ; ancien danseur, il refuse l'amputation.

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Le roi avait survécu à son derrière. Son musicien ne survit pas à son orteil.

JEAN-BAPTISTE LULLY (1687)
10
SEMAINES

Du Te Deum du 8 janvier à la mort, le 22 mars

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05

Tycho Brahe, ou la politesse

L'astronome de l'empereur avait passé sa vie à mesurer le ciel. En octobre 1601, à un banquet de Prague, il juge malséant de quitter la table, et se retient. Ensuite, il n'urine plus qu'à peine, dans des douleurs atroces ; il délire, et répète qu'il espère ne pas avoir vécu en vain, raconte Kepler, son assistant.

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On l'a longtemps dit empoisonné au mercure. Exhumé en 2010, il a rendu son verdict : pas de mercure ; reste la vessie du banquet, que racontait Kepler. Les analyses ont aussi tranché un détail : sa prothèse de nez était en laiton. La politesse n'a jamais été une stratégie de survie.

TYCHO BRAHE (1601)
11
JOURS

Du début de la maladie à la mort

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06

Charles VIII et la galerie Haquelebac

Le roi de France a vingt-sept ans quand il emmène la reine voir une partie de jeu de paume dans les fossés d'Amboise, au printemps 1498. Le chemin passe par la galerie Haquelebac, « le plus vilain endroit du château » selon le chroniqueur Commynes, où chacun venait se soulager. Le roi n'est pas grand ; il se cogne pourtant la tête au linteau. Il regarde la partie, bavarde, puis s'effondre.

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On l'étend sur une méchante couche, qu'il ne quittera plus. Commynes en tire la morale : ce roi aux palais magnifiques est mort dans un lieu sordide et sale.

CHARLES VIII (1498)
9
HEURES

De l'effondrement à la mort, le 7 avril, selon Commynes

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Tycho Brahe serait mort de n'avoir pas osé aller aux toilettes, selon Kepler. Un siècle plus tôt, un roi de France mourait dans celles de son château.

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07

La mort absurde, un privilège

Six hommes, tous illustres : les inconnus qui glissent ou se cognent la tête n'ont pas de chroniqueur. Une mort absurde n'est drôle que si la vie était grande. Un berger de Sicile tué par une tortue n'aurait pas eu Pline.

L'essentiel en 5 questions-clés