Le lundi 28 avril 1986, un peu avant sept heures, les employés de la centrale suédoise de Forsmark arrivent au travail, et le portique de contrôle se met à hurler. Il sonne pour chacun d'eux : leurs chaussures sont contaminées. Les ingénieurs cherchent une fuite chez eux et n'en trouvent pas. La radioactivité vient de l'air, et l'air vient de l'est, de plus de mille kilomètres.
Le réacteur 4 de Tchernobyl, en Ukraine soviétique, a explosé deux jours plus tôt, et le monde n'en sait rien. De la salle de commande au Kremlin, l'information s'est arrêtée à chaque étage ; la radioactivité, elle, a passé toutes les frontières. Tchernobyl n'est pas seulement la pire catastrophe du nucléaire civil. C'est le moment où un État a découvert qu'il pouvait taire un accident, mais pas le vent, et selon son dernier dirigeant, il n'y a peut-être pas survécu.
Les premiers à en mourir sont des opérateurs et des pompiers d'une vingtaine d'années, envoyés sur ce qu'on leur décrit comme un feu de toiture. Viennent ensuite des soldats et des réservistes, montés là où les robots tombaient en panne, et des enfants de Biélorussie, d'Ukraine et de Russie, qui ont bu le lait d'un printemps contaminé. Le bilan officiel s'est arrêté à trente et un morts. Pour les morts à venir, les estimations vont de quelques milliers à près d'un million selon qui compte, et ces morts-là n'auront jamais de nom.
Un défaut que ses concepteurs connaissaient
Ce devait être un essai technique. La direction voulait vérifier qu'en cas de coupure de courant, la turbine, en ralentissant, produirait encore assez d'électricité pour faire tourner les pompes de secours le temps que démarrent les groupes diesel. Le même essai avait déjà été tenté sans succès l'année précédente, et l'ingénieur en chef adjoint, Anatoli Diatlov, voulait en finir.

La salle de commande du réacteur n° 3 de Tchernobyl, de même conception RBMK que celle du réacteur 4 : pupitres de commande, voyants et mur de mesures en arc de cercle, photographiés en 2010
IAEA Imagebank, CC BY-SA 2.0
Le réacteur, lui, n'était plus en état de le subir. Maintenu à mi-puissance pendant des heures à la demande du réseau électrique de Kiev, son cœur s'était chargé de xénon 135, un produit de fission qui étouffe la réaction en chaîne. Peu après minuit, la puissance s'effondre presque à zéro. Au lieu d'arrêter l'essai, Diatlov la fait remonter, et les opérateurs retirent presque toutes les barres de contrôle, bien en deçà du minimum fixé par le règlement.
Le RBMK porte un vice de naissance : quand l'eau de refroidissement bout, la vapeur, au lieu de freiner la réaction, l'accélère. Le 26 avril à 1 h 23 min 40 s, le chef de quart Alexandre Akimov et l'ingénieur Leonid Toptounov, vingt-cinq ans, déclenchent l'arrêt d'urgence AZ-5. Les témoignages divergent encore sur celui des deux qui a pressé le bouton.
C'est l'arrêt d'urgence qui fait exploser le réacteur. Les barres de contrôle portent à leur extrémité un prolongateur en graphite : en descendant, elles chassent d'abord l'eau du bas du cœur et y glissent ce graphite, qui relance la réaction. L'effet avait été repéré dès 1983 à la centrale d'Ignalina, en Lituanie, et des restrictions sur le retrait des barres devaient en découler. Selon l'AIEA, « elles ne furent jamais imposées, et apparemment l'affaire fut oubliée ».
En quelques secondes, la puissance s'envole. L'eau se vaporise d'un coup, les canaux de combustible éclatent, et une explosion de vapeur soulève « Elena », la dalle de mille tonnes qui coiffe le réacteur. Une seconde explosion déchire le toit et projette dans la nuit du graphite en feu, de l'uranium et des produits de fission.
Environ dix fois la puissance normale de fonctionnement, atteinte en quelques secondes, selon les estimations
Une comparaison de matières rejetées, couramment attribuée à l'AIEA, pas de puissance : la bombe tue d'un coup par le souffle et le feu ; le réacteur contamine, et la zone fermée autour de lui a été étendue à 4 300 km²
« Un feu de toiture »
On appelle les pompiers pour un incendie sur le toit de la salle des machines. Arrivent d'abord ceux de la centrale, menés par le lieutenant Vladimir Pravik, vingt-trois ans, puis ceux de la ville de Pripyat, avec le lieutenant Viktor Kibenok. Ils n'ont pas de dosimètre, et leur tenue est faite pour le feu, pas pour ce qu'ils vont trouver.
Sur le toit, le bitume fond sous les bottes, et des blocs de graphite arrachés au cœur jonchent le sol. Près de ces débris, le débit de dose dépasse vingt mille roentgens par heure, selon les estimations : en quelques minutes, un homme y reçoit de quoi mourir. Le premier signe est un goût de métal dans la bouche. Viennent les vomissements, puis la peau qui rougit et brûle.
À ce débit, une minute et demie suffit pour recevoir environ 500 roentgens, la borne haute de la dose qui tue une personne exposée sur deux en un mois
Transportés en avion à l'hôpital n° 6 de Moscou, pompiers et opérateurs traversent ce que les médecins appellent la phase de latence : pendant un ou deux jours, ils se sentent mieux, sourient, demandent des nouvelles de leur famille. Leur moelle osseuse, pourtant, ne fabrique plus de sang, et leur intestin se défait de l'intérieur.
Lioudmila Ignatenko a raconté à Svetlana Alexievitch, dans La Supplication, la mort de son mari Vassili, sergent chez les pompiers de Pripyat. Enceinte, elle a passé ses journées à son chevet. Elle décrit jusqu'à trente selles en sang par jour, une peau qui se fend au contact des draps, des morceaux d'organes qu'il recrache. Il meurt le 13 mai 1986. Comme les pompiers et techniciens morts dans les semaines suivantes, il est enterré au cimetière de Mitino, à Moscou, dans un cercueil doublé de zinc. Leur fille ne survivra que peu de temps à sa naissance.
Le chiffre qui rassurait Moscou
Dans le bunker de la centrale, les dosimètres affichent tous la même valeur : 3,6 roentgens par heure. Ce n'est pas une mesure, c'est leur plafond. Les appareils capables de lire plus haut sont introuvables ou hors d'usage, et la direction choisit de croire le chiffre le plus doux. Dans la nuit, le directeur Viktor Brioukhanov fait savoir à Moscou que le réacteur est intact et la situation sous contrôle.
À trois kilomètres, Pripyat se réveille un samedi de printemps. Cette ville jeune, bâtie pour les familles de la centrale, compte près de cinquante mille habitants. On s'y marie ce jour-là, et les enfants jouent dehors. La ville reçoit pourtant ses comprimés d'iode stable dès les 26 et 27 avril, et ils protègent les thyroïdes. Les villages de la zone des trente kilomètres ne les verront qu'au début de mai, et ceux d'au-delà de la mi-mai à août : trop tard.
Il faut que la commission d'État arrive sur place, avec l'académicien Valeri Legassov, et survole le cratère en hélicoptère pour que l'évacuation soit décidée. Le dimanche 27 avril à 14 heures, les haut-parleurs annoncent une évacuation temporaire : prendre ses papiers, des vêtements chauds, un peu de nourriture. Plus d'un millier d'autobus emportent la ville, que personne ne reviendra habiter. Les animaux laissés derrière sont abattus par des équipes de chasseurs.
À une centaine de kilomètres au sud, Kiev n'est pas évacuée. Le 1er mai, le défilé du travail a lieu comme chaque année, et des milliers de personnes marchent en colonnes dans les rues. Le Politburo a préféré le défilé à la consigne de rester chez soi.

Le réacteur n°4 de Tchernobyl sous son premier sarcophage, en mai 2013, avant la mise en place de la nouvelle arche (2016)
Paweł Szubert / Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)
Des hommes à la place des machines

Le réacteur détruit de Tchernobyl photographié d'hélicoptère en 1986, avant la construction du sarcophage
USFCRFC / IAEA Imagebank, CC BY-SA 2.0
Début mai, la commission craint pire encore. Le combustible fondu, le corium, une lave à plus de 2 000 °C, ronge le plancher du réacteur ; dessous dorment des bassins pleins d'eau. S'il les atteint, une nouvelle explosion de vapeur peut disperser le combustible une seconde fois et frapper les autres réacteurs. Des hommes de la centrale, les ingénieurs Alexeï Ananenko et Valeri Bezpalov et le chef de quart Boris Baranov, descendent dans les sous-sols inondés pour ouvrir les vannes de vidange. Contrairement à la légende, tous trois ont survécu.
Au même moment, des mineurs creusent un tunnel sous le réacteur pour y installer un système de refroidissement. Il ne servira jamais : le corium se fige avant de percer la dalle, et le tunnel est comblé de béton.
Reste le toit. Pour bâtir le sarcophage, il faut déblayer les blocs de graphite que l'explosion a projetés sur les terrasses du réacteur 3. L'URSS fait venir de RFA un robot de police, le Joker ; près du rebord, les rayonnements grillent son électronique. Le commandement envoie alors des hommes, que l'on surnommera les « bio-robots ».
Pendant l'été et l'automne 1986, plus de trois mille soldats et réservistes montent à tour de rôle sur ce toit, sous des feuilles de plomb découpées à la main. La consigne tient en quelques gestes : monter l'échelle, courir jusqu'au bloc, le pousser d'un coup de pelle dans le cratère, redescendre. Une minute et demie au plus, souvent moins, et c'est déjà la dose maximale fixée pour toute leur mission. Quatre-vingt-dix secondes de pelle, et l'État juge qu'ils lui ont donné tout ce qu'un corps peut donner. Ils font partie des quelque deux cent mille liquidateurs de 1986 et 1987, les plus irradiés de tous.

Monument aux liquidateurs de Tchernobyl à Tcherepovets (Russie)
Arthur Kaljas / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)
Une barque, un météorologue, deux jours de silence

Décontamination d'un véhicule près de Tchernobyl, 1986
USFCRFC / IAEA Imagebank, CC BY-SA 2.0
La preuve vient d'une barque. Posée à terre à deux ou trois kilomètres de Forsmark, elle a recueilli l'eau de pluie, et cette eau de pluie est radioactive. À Norrköping, à l'Institut météorologique suédois, Persson remonte le trajet de l'air jusqu'à son origine : quelque part dans le sud-ouest de l'Union soviétique.
L'ambassade de Suède à Moscou interroge les autorités soviétiques, qui nient. *Le lundi soir, le journal télévisé Vremya lit un communiqué d'une vingtaine de secondes* : un accident s'est produit à la centrale de Tchernobyl, un réacteur est endommagé, une commission gouvernementale est nommée.
Le nuage, lui, n'a attendu personne. Après la Pologne, les pays baltes et la Scandinavie, il vire au sud-ouest, vers l'Allemagne de l'Ouest, l'Autriche, la Suisse et l'Italie du Nord. Les gouvernements y prennent des précautions : en Bavière, on ferme des aires de jeux et l'on change le sable des bacs ; en Italie, on interdit les légumes à feuilles et le lait frais pour les jeunes enfants.
La frontière dessinée à la télévision
La France, elle, se croit à l'abri. Le 30 avril au soir, la présentatrice météo d'Antenne 2, Brigitte Simonetta, le montre sur sa carte. « En France, l'anticyclone des Açores s'est développé », explique-t-elle, « suffisamment puissant pour offrir une véritable barrière de protection » : il « bloque en effet toutes les perturbations venant de l'est ». Sur la carte, un panneau « Stop » arrête le nuage. Elle dira plus tard avoir eu « l'idée malheureuse de mettre un stop ». Le nuage atteignait l'est de la France le soir même, entre 16 et 20 heures selon les départements.
Le pays exploite alors l'un des plus grands parcs nucléaires civils du monde, et le Service central de protection contre les rayonnements ionisants, dirigé par le professeur Pierre Pellerin, ne reconnaît qu'une « légère hausse de la radioactivité atmosphérique, non significative pour la santé publique ». Les pluies du 1er au 5 mai déposent pourtant dans l'Est du césium 137 en taches qui dépassent couramment 10 000 becquerels par mètre carré, et localement 20 000, selon l'IRSN ; l'Ouest, où l'air était moins chargé, en reçoit souvent moins de 2 000. Pour mesurer : autour de Tchernobyl, la réinstallation obligatoire des habitants commence à 40 curies par kilomètre carré, soit 1,48 million de becquerels par mètre carré, entre soixante-quinze et cent cinquante fois les taches les plus chargées de l'Est ; la zone fermée, elle, a d'abord été tracée sur un rayon de trente kilomètres.
La défiance a pris corps dès ce mois de mai. Un groupe de citoyens fonde la CRIIRAD, dotée de son propre laboratoire, « en réaction aux informations erronées diffusées au moment de la catastrophe ». En 2001, avec l'Association française des malades de la thyroïde, elle porte plainte. Pellerin, mis en examen pour « tromperie et tromperie aggravée », obtient un non-lieu, que la Cour de cassation confirme le 20 novembre 2012 : en l'état des connaissances, on ne peut établir de lien de causalité certain entre les maladies constatées et les retombées. La justice n'a pas retenu de faute, mais la carte d'Antenne 2 est restée le symbole d'une parole officielle qui minimisait.
Compter les morts d'un nuage
Le bilan soviétique tient en une ligne : trente et un morts. Il compte les deux techniciens tués la nuit de l'explosion, Valeri Khodemtchouk, dont le corps n'a jamais été retrouvé sous les décombres, et Vladimir Chachenok ; vingt-huit pompiers et opérateurs morts du syndrome d'irradiation aiguë à l'hôpital n° 6 de Moscou ; un décès cardiaque sur le site. Tous les morts plus tardifs échappent à ce compte. En 2005, l'OMS attribuait directement aux radiations moins de cinquante décès, presque tous des sauveteurs très exposés, morts pour certains dès les premiers mois, pour d'autres en 2004.
Une série de télévision a ajouté ses propres morts à ce compte. En 2019, la mini-série Chernobyl de HBO montre des habitants de Pripyat venus regarder l'incendie depuis un pont, plus près de la centrale, et une note finale affirme qu'aucun d'eux n'a survécu : c'est le « pont de la mort ». Des habitants y sont bien allés, mais Jim Smith, professeur de sciences de l'environnement à l'université de Portsmouth, n'a trouvé aucune preuve qu'ils soient tous morts. Les experts ont confirmé 134 cas de syndrome d'irradiation aiguë, chez les pompiers et le personnel de la centrale, et aucun parmi les habitants de Pripyat, qui ont reçu en moyenne l'équivalent de trois scanners du corps entier.
Les enfants sont les autres victimes que l'on voit. L'iode 131 est passé de l'herbe au lait, et du lait à la thyroïde de ceux qui grandissaient en Biélorussie, en Ukraine et dans l'ouest de la Russie. Le comité scientifique des Nations unies compte environ 20 000 cancers de la thyroïde diagnostiqués de 1991 à 2015 chez des personnes exposées à dix-huit ans ou moins, dont un sur quatre attribuable aux radiations. On en guérit presque toujours, au prix d'un traitement hormonal à vie ; au moins neuf enfants en sont morts, selon l'OMS.
200 000 intervenants des années 1986 et 1987, 116 000 évacués et 270 000 habitants des zones les plus contaminées
Pour le reste, il faut calculer. Les morts à venir de Tchernobyl ne figurent dans aucun registre : elles se déduisent des doses reçues. Le Chernobyl Forum, qui réunit l'OMS, l'AIEA et la Banque mondiale, attend environ quatre mille décès parmi les plus exposés, dont 3 940 par cancer et leucémie ; en 2006, l'OMS estime qu'il pourrait y en avoir jusqu'à neuf mille. Ces quatre mille morts se perdent dans la masse : un quart des 600 000 personnes concernées mourront de toute façon d'un cancer sans lien avec Tchernobyl, et l'OMS juge que le surcroît d'environ 3 % « sera difficile à observer ». Des travaux indépendants, qui étendent le calcul bien au-delà des zones les plus touchées, arrivent à plusieurs dizaines de milliers. Le plus élevé, publié en 2009, avance près d'un million de décès ; il est largement contesté.
Tchernobyl : le bilan selon qui compte
Décès attribués à la catastrophe| Estimation | Qui l'a calculée, et sur quelle population |
|---|---|
| 31 morts | Bilan soviétique : morts de la nuit de l'explosion et de l'hôpital n° 6 de Moscou en 1986 |
| environ 4 000 décès à terme, dont 3 940 par cancer et leucémie | Chernobyl Forum (OMS, AIEA, Banque mondiale, 2005), parmi les quelque 600 000 personnes les plus exposées |
| jusqu'à 9 000 décès supplémentaires par cancer | OMS (2006), borne haute |
| 30 000 à 60 000 décès supplémentaires par cancer | TORCH, Ian Fairlie et David Sumner (2006), dans le monde, selon le modèle linéaire sans seuil de la Commission internationale de protection radiologique |
| environ 93 000 cancers mortels prévus, et 200 000 décès supplémentaires de 1990 à 2004 | Greenpeace (2006) ; pour les 200 000 décès, en Biélorussie, en Russie et en Ukraine, des estimations russes que Greenpeace reprend |
| 985 000 décès prématurés de 1986 à 2004 | Yablokov, Nesterenko et Nesterenko (2009), Annals of the New York Academy of Sciences ; l'Académie précise ne l'avoir ni commandé, ni fait évaluer par des pairs |

La contamination au césium 137 autour de Tchernobyl en 1996 : en rouge vif, la zone fermée (plus de 40 curies par km²) autour de la centrale et dans le sud-est de la Biélorussie, puis les zones de contrôle permanent et périodique, jusqu'en Russie
d'après la CIA, CC BY-SA 2.5
Ce que le réacteur a emporté
Le régime a jugé ses exploitants. Le 6 juillet 1987, au palais de la culture de Tchernobyl, s'ouvre le procès de six hommes accusés d'avoir violé les règles de sécurité. Anatoli Diatlov et Viktor Brioukhanov reçoivent la peine la plus lourde, dix ans. Diatlov est libéré en 1990, malade, à la faveur d'une amnistie, et meurt à Kiev en 1995 ; Brioukhanov sort en septembre 1991, à mi-peine.
Valeri Legassov, lui, avait présenté l'accident devant l'AIEA à Vienne, en août 1986, sans dire tous les défauts de conception du RBMK, que le Comité central avait censurés. « Je n'ai pas menti à Vienne, aurait-il confié, mais je n'ai pas dit toute la vérité. » Il s'est pendu le 27 avril 1988, au lendemain du deuxième anniversaire de l'explosion.
C'est la mini-série de HBO qui a fait de Legassov un héros de télévision, et c'est sur lui qu'elle invente le plus. Elle le fait témoigner au procès des exploitants et accuser, devant les juges, un État qui refusait d'admettre les défauts de ses réacteurs. Legassov n'assistait pas à ce procès, et l'historien David P. Hadley qualifie la scène de « pure invention ». La série le fait aussi mourir dans la nuit même du deuxième anniversaire, un jour trop tôt.
Le secret n'a pas tenu, et le régime qui l'avait organisé non plus. Face à une contamination qu'aucun tampon du Parti ne pouvait arrêter, Mikhaïl Gorbatchev dit avoir compris combien il était important de poursuivre la glasnost, la transparence. Vingt ans après, il écrivait :
Le mensonge a laissé une autre trace, plus difficile à compter. En 2005, l'OMS jugeait que l'atteinte à la santé mentale était le plus grave problème de santé publique causé par l'accident : des mythes et des peurs tenaces sur les radiations avaient installé chez les habitants des zones touchées un « fatalisme paralysant ».
Quarante ans plus tard, la guerre est revenue au-dessus du réacteur. Le 14 février 2025, un drone a percé l'arche qui le recouvre depuis 2016. En décembre 2025, l'AIEA a constaté que l'abri avait perdu ses principales fonctions de sûreté, dont le confinement ; de nouvelles réparations provisoires sont prévues en 2026.
Peut-on encore visiter la zone ? Plus depuis l'invasion. Déclarée attraction touristique en 2011, elle avait reçu plus de cent mille visiteurs en 2019, un record que l'agence ukrainienne chargée de la zone attribuait en partie à la série de HBO. Les visites sont suspendues depuis février 2022, et en avril 2023, le ministre ukrainien de l'Environnement, Rouslan Strilets, ne les voyait pas reprendre avant la fin de la loi martiale.
Le danger qui reste tient surtout au césium 137, dont la radioactivité diminue de moitié en trente ans. Quarante ans après l'explosion, il en subsiste environ quatre dixièmes ; il en restera encore un dixième en 2086. La forêt, qui couvre aujourd'hui près de 90 % de la zone, le garde dans ses sols avec le strontium et le plutonium, et l'interdiction d'y habiter, d'y cultiver, d'y couper du bois ou d'y chasser sert aussi à ce qu'ils n'en sortent pas.
L'arche avait été glissée au-dessus du réacteur en novembre 2016 par Novarka, le consortium français de Vinci et de Bouygues, pour durer au moins cent ans ; le drone y a ouvert un trou d'environ six mètres de diamètre. En octobre 2026, le G7 a promis 260 millions d'euros pour les réparations urgentes. La BERD en estime le coût à au moins 500 millions, et veut les voir achevées en 2030, avant que la corrosion n'entame l'acier de l'arche.
Tchernobyl ne fut pas un accident imprévisible : un régime peut maquiller ses bilans et faire taire ses ingénieurs, mais aucun ne sait arrêter un nuage à sa frontière