Un matin, Facebook vous invite à souhaiter un bon anniversaire à un ami. L’ami est mort. Personne n’a prévenu la machine, alors elle fait ce qu’on lui a appris : elle relance. Meta, la maison mère de Facebook, l’a reconnu en 2019 : tant qu’un compte n’a pas été déclaré comme celui d’un défunt, l’entreprise s’en remet à l’intelligence artificielle pour éviter d’envoyer à ses amis un rappel d’anniversaire, ou de leur suggérer de l’inviter à une soirée.
Un réseau construit pour que les vivants se parlent est devenu, sans que personne l’ait décidé, un registre des morts à l’échelle de la planète. Combien en garde-t-il ? Meta ne le publie pas. Des chercheurs ont donc fait le calcul, et leur réponse à la question du titre tient en une phrase : oui, vers 2070 si les vivants cessent de venir, au siècle suivant s’ils continuent d’affluer.
Les morts ne gagnent que si les vivants s’en vont
En 2019, Carl Öhman et David Watson, de l’Oxford Internet Institute, ont croisé les projections de mortalité de l’ONU avec les utilisateurs de Facebook, pays par pays et âge par âge. Ils ont posé deux bornes. Dans la première, plus personne ne s’inscrit après 2018 : les morts dépassent les vivants en une cinquantaine d’années, et d’ici 2100 meurent 1,4 milliard d’utilisateurs, 98 % des 1,43 milliard que comptait Facebook en 2018. Le réseau finit en maison de retraite dont le dernier pensionnaire éteint la lumière.
Dans la seconde, Facebook gagne 13 % d’utilisateurs par an jusqu’à ce que tout le monde y soit. Les morts y sont bien plus nombreux, 4,9 milliards en 2100, et pourtant ils ne rattrapent pas les vivants avant le siècle suivant. C’est le paradoxe de ce cimetière : chaque nouvel inscrit est un futur mort, mais tant qu’il en arrive, la bascule recule.
Le plancher, lui, est déjà démenti. Facebook comptait 2,32 milliards d’utilisateurs actifs mensuels au 31 décembre 2018, et 3,07 milliards au 31 décembre 2023, son dernier chiffre publié : les inscriptions ne se sont pas arrêtées en 2018, elles ont ajouté trois quarts de milliard d’utilisateurs en cinq ans. La croissance ralentissait pourtant, à 3 % sur la dernière année. Ce compteur n’est pas celui de l’étude, qui partait des 1,43 milliard de profils de son jeu de données, et ce n’est pas non plus un compte de personnes : Meta estimait lui-même, fin 2023, qu’environ 10 % de ces comptes étaient des doublons et 4 % des faux.
Les auteurs jugent les deux scénarios invraisemblables ; la vérité se trouve quelque part entre eux. Elle sera difficile à vérifier : depuis 2024, Meta ne publie même plus dans ses rapports financiers le nombre d’utilisateurs actifs de Facebook. On n’y compte plus ni les vivants ni les morts.
| Scénario (Öhman et Watson, 2019) | Hypothèse | Profils de morts en 2100 | Les morts dépassent les vivants |
|---|---|---|---|
| Le plancher | Aucun nouvel inscrit après 2018 | 1,4 milliard | En une cinquantaine d’années, vers 2070 |
| Le plafond | +13 % d’utilisateurs par an jusqu’à saturation | 4,9 milliards | Pas avant les premières décennies du XXIIe siècle |
Plus de vingt-neuf millions cette année-là, près de quatre-vingt mille par jour ; ensuite le rythme ralentit, faute de candidats
Ils mourront indiens, indonésiens, nigérians
Le mort type de Facebook n’est ni californien ni parisien. Dans le scénario plancher, l’Asie compte près de 44 % des profils de défunts en 2100, et l’Inde et l’Indonésie à elles seules près de la moitié de ces profils asiatiques. Les États-Unis arrivent deuxièmes derrière l’Inde, parce qu’une très grande part du pays y est inscrite.
Dans le scénario plafond, si le réseau continue de grandir, la carte glisse vers l’Afrique. Le Nigeria devient le deuxième pays des morts de Facebook, le Niger, le Mali et le Burkina Faso entrent dans les dix premiers, et les États-Unis restent le seul pays occidental de la liste. La plupart de ces morts auront vécu très loin de Menlo Park, où s’écrivent les règles de leur après-vie.
Profils de morts sur Facebook en 2100, scénario plafond (Öhman et Watson, 2019)
millionsUn cimetière où les morts sortent
Dans un cimetière de pierre, le mort reste à sa place. Il faut marcher jusqu’à lui, franchir une grille, chercher l’allée ; avec les années, la pluie use le marbre et la mousse couvre les noms. Sur Facebook, c’est le mort qui vient à vous : les Souvenirs ressortent sa photo de vacances entre deux publicités, un matin où vous ne l’attendiez pas.

Le portail d’entrée du cimetière du Père-Lachaise, à Paris, entre ses hauts murs courbes, photographié par Eugène Atget vers 1898-1901
Gallica (BnF), domaine public
Et il reçoit du monde. Selon Meta, plus de trente millions de personnes consultent chaque mois des profils commémoratifs. Même mort, l’internaute continue de faire tourner l’économie de l’attention : le capitalisme a enfin aboli la retraite.
Les clés restent en Californie
Depuis 2015, d’abord aux États-Unis, Facebook permet de désigner de son vivant un « contact légataire ». Une fois le décès signalé, le compte devient commémoratif et la mention « En souvenir de » s’affiche près du nom. Le légataire peut épingler un message, changer la photo, répondre aux demandes d’amis et, si le défunt l’a permis, télécharger ses photos et publications. Il ne peut ni se connecter à sa place, ni lire ses messages privés : ceux qui écrivaient au défunt, explique Meta, comptaient sur leur secret.
En Allemagne, des parents ont contesté cette porte fermée. Leur fille était morte à quinze ans, en 2012, dans un accident de métro aux circonstances restées inexpliquées, et ils voulaient comprendre ce qui s’était passé. Quand sa mère a tenté de se connecter, Facebook avait déjà rendu le profil commémoratif. Le 12 juillet 2018, la Cour fédérale de justice leur a donné raison : le compte passe aux héritiers, comme se transmettent un journal intime et des lettres.
En France, depuis 2016, chacun peut laisser des directives sur le sort de ses données après sa mort ; sans elles, les héritiers peuvent faire fermer les comptes. Tant que personne n’agit, constate la CNIL, « les profils restent en ligne ». Le RGPD, le règlement européen sur la protection des données, ne s’applique pas aux morts.
Une mémoire de l’espèce, chez une régie publicitaire
Pour Öhman et Watson, ces profils entrent dans « le registre collectif de notre espèce ». Ils appartiennent pourtant à une entreprise qui détient à la fois les droits et les serveurs, et n’a guère de raison de partager. Ceux qui en auraient besoin, les historiens et les générations futures, ne peuvent ni parler ni payer.

Le centre de données de Facebook à Prineville (Oregon), long bâtiment sans fenêtres au bord de la route 126, en 2014
Gary Halvorson, Oregon State Archives, CC BY 4.0
Une archive privée peut se perdre. En mars 2019, MySpace a prévenu ses membres qu’après une migration de serveurs, les photos, vidéos et fichiers audio mis en ligne plus de trois ans auparavant, soit douze années de dépôts, n’étaient peut-être plus disponibles. Andy Baio, l’un des bâtisseurs de Kickstarter, a estimé la perte à cinquante millions de morceaux de quatorze millions d’artistes. Douze ans de musique ont disparu sans pluie, sans mousse et sans enterrement.
Elle peut aussi servir à autre chose. En 2025, Meta a annoncé qu’il entraînerait ses intelligences artificielles sur les publications et les commentaires publics de ses utilisateurs adultes en Europe ; son annonce ne dit rien de ceux qui sont morts. Nos arrière-grands-parents laissaient des lettres dans un grenier. Nous laissons nos souvenirs à une régie publicitaire cotée en Bourse, et personne ne sait combien de temps elle les gardera.
Facebook est déjà un cimetière ; les morts n’y seront majoritaires que le jour où les vivants s’en lasseront
