« Nous ne nous sommes pas suicidés ; nous avons commis un acte de suicide révolutionnaire, pour protester contre les conditions d'un monde inhumain. » La phrase de Jim Jones est enregistrée le 18 novembre 1978, dans la jungle du Guyana, pendant que meurt autour de lui sa communauté, le Temple du Peuple (Peoples Temple).
Le monde a gardé son mot : Jonestown reste « le plus grand suicide collectif » de l'histoire moderne, et l'anglais dit drink the Kool-Aid pour moquer ceux qui suivent un chef jusqu'à leur perte. Mais les rescapés, la bande des dernières minutes et les archives racontent autre chose : pour une large part, un meurtre de masse sous la menace des armes, sur des gens d'abord dépouillés, épuisés et isolés.
Ce jour-là, la communauté meurt presque entière : surtout des Noirs américains venus de Californie dans une Église qui promettait l'égalité. Un mort sur trois était mineur. Le mot « suicide » a fait porter aux victimes la faute de leur meurtrier.
909 à Jonestown, les autres sur la piste de Port Kaituma et au siège du Temple à Georgetown : la plus lourde perte de vies civiles américaines en un seul événement jusqu'au 11 septembre 2001, selon les Archives nationales américaines
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Le pasteur qui guérissait
Jim Jones naît le 13 mai 1931 à Crete, un village rural de l'Indiana. Son père, ancien combattant de la Première Guerre mondiale, est invalide, les poumons ruinés ; sa mère, selon ses biographes, le néglige souvent. L'enfant erre seul dans le village, parfois nu, et organise des funérailles pour les animaux écrasés qu'il ramasse sur la route.
En 1955, à Indianapolis, il fonde l'Église qui deviendra le Temple du Peuple, une congrégation entièrement mixte qui fait de lui une figure des droits civiques. La méthode est déjà là : à plusieurs reprises, ses guérisons miraculeuses sont démasquées comme des supercheries, dont une tumeur qui n'était qu'un gésier de poulet.
En juillet 1965, il emmène ses fidèles à Redwood Valley, en Californie, puis installe le Temple à San Francisco. Il y devient un notable : le maire George Moscone le nomme à la présidence de la commission du logement de la ville. En août 1977, le magazine New West publie l'enquête de Marshall Kilduff sur les sévices du Temple, et Jones pousse ses fidèles vers le Guyana.
« Le châtiment de la défection était la mort »
Deborah Layton tenait les comptes du Temple. Elle s'enfuit le 13 mai 1978, et en juin, à San Francisco, elle signe une déclaration sous serment adressée au gouvernement américain. Elle y décrit un camp de travail : les champs du matin au soir, six jours sur sept, du riz à chaque repas, la voix de Jones au haut-parleur pendant le travail et pendant le sommeil. Personne ne sort sans mission, et Jones répète que le châtiment de la défection est la mort.

Jim Jones, en col romain et lunettes noires, lors d'une manifestation contre l'expulsion des locataires de l'International Hotel, à San Francisco, en janvier 1977 : le pasteur se montrait alors aux côtés des luttes sociales de la ville
Nancy Wong, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0
À San Francisco, ce pasteur blanc avait rassemblé une Église aux deux tiers noire, riche en retraités, où il prêchait l'égalité raciale et l'entraide. Après l'enquête de New West, il emmène près d'un millier de fidèles dans une clairière isolée du Guyana, louée à l'État. Le Temple y encaisse leurs pensions. Au moins une fois par semaine, raconte Layton, les sirènes réveillent le camp pour une « nuit blanche », un état d'urgence.
Une de ces nuits, chacun boit un liquide dit empoisonné, avant que Jones n'annonce un test de loyauté. Cinq mois avant la fin, Layton avertit Washington que Jones prépare « un suicide de masse pour la gloire du socialisme ».
| Ce que décrit Deborah Layton | Ce que cela produit |
|---|---|
| Plus de 65 000 dollars de pensions de retraite versés chaque mois au Temple | Des fidèles sans revenus propres |
| Les champs de 7 h à 18 h, six jours sur sept | L'épuisement |
| Du riz le matin, de l'eau de riz à midi, du riz et des haricots le soir | La faim |
| Le haut-parleur jour et nuit, des réunions six nuits sur sept | Le manque de sommeil |
| Interdiction de partir sans mission, la défection punie de mort selon Jones | La peur, et aucune porte |
| Des « nuits blanches » au moins une fois par semaine | Le geste répété jusqu'à devenir un réflexe |
« Aidez-nous à sortir de Jonestown »
L'avertissement ne venait pas d'elle seule. Le 14 mars 1978, Jones avait lui-même écrit « à tous les sénateurs et membres du Congrès » des États-Unis : « Je peux dire sans hésiter que nous sommes résolus à cette décision : mieux vaut même mourir que d'être sans cesse harcelés d'un continent à l'autre. » La menace était sur le bureau de chaque parlementaire huit mois avant la fin.
La déclaration de Layton arme les familles inquiètes et pousse un élu de Californie, le représentant Leo Ryan, à aller voir. Le rapport du Congrès sur sa mort l'écrira : Ryan avait été averti « à plus d'une reprise » du risque de violence, et il « tendait à minimiser ces avertissements ». Il arrive à Jonestown le 17 novembre. Le soir, pendant la réception donnée au pavillon, Vernon Gosney glisse un papier à un homme qu'il prend pour le parlementaire : « Vernon Gosney et Monica Bagby, aidez-nous à sortir de Jonestown. »
L'homme est Don Harris, journaliste de NBC. Le lendemain, Gosney, Bagby et quatorze autres demandent à partir. Sur la piste de Port Kaituma, des hommes du Temple ouvrent le feu. Ryan est tué avec Don Harris, son cameraman Bob Brown, le photographe Greg Robinson et une fidèle qui partait, Patricia Parks ; Gosney est blessé de trois balles.

Entrée du siège du Peoples Temple, 1859 Geary Boulevard, San Francisco, 6 décembre 1978
Nicolas Martin, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)
Au camp, Jones rassemble tout le monde sous le pavillon. Le rapport du Congrès relèvera que le rituel de mort a commencé avant même que les tireurs reviennent de la piste confirmer leurs coups, ce qui accrédite, selon lui, l'idée d'un plan arrêté d'avance.
Sur la bande, une seule voix dit non
Un magnétophone tourne ; il enregistrera quarante-quatre minutes. On y entend Christine Miller, une fidèle, demander s'il est trop tard pour partir en Russie. « Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir », dit-elle. « Je regarde nos bébés et je pense qu'ils méritent de vivre. »
Elle est seule à parler ainsi. Jones lui répond, puis demande à la foule de « mourir avec dignité ». Sur la scène, le médecin du camp, Laurence Schacht, et des infirmières ont préparé un bac de boisson fruitée — du Flavor Aid — mêlée de cyanure et de sédatifs. « Ils ont commencé par les bébés », dira trois jours plus tard un rescapé, Odell Rhodes : avec des seringues sans aiguille, infirmières et mères versent le poison dans la gorge des nourrissons.
Le cyanure bloque la respiration cellulaire et empêche les tissus d'utiliser l'oxygène : en quelques minutes, les enfants sont pris de convulsions, cherchent leur souffle et meurent. Leurs cris couvrent la bande. Un enfant ne choisit pas de mourir pour une révolution.
Des moins de dix-huit ans, recensés un par un ; la moitié avaient dix ans ou moins
Retrouvée le 24 novembre 1978 par le vice-consul américain Richard Martin, au pied du fauteuil de Jones, sur la scène
Des fusils et des arcs autour du pavillon
Odell Rhodes s'échappe sous prétexte d'aller chercher un stéthoscope à l'infirmerie. Selon lui, la plupart ont d'abord bu de leur plein gré, mais quand les bébés hurlent et se tordent au sol, des gardes armés encerclent le pavillon, refoulent ceux qui fuient et les forcent à boire. Stanley Clayton, l'autre fugitif, décrit à NBC des fusils et des arcs autour d'eux : « La plupart avaient trop peur pour faire quoi que ce soit, à cause des armes. »
Sur les 909 morts du camp, 907 meurent empoisonnés au cyanure ; deux seuls, dont Jim Jones, meurent par balle. Sept sur dix sont noirs, près de la moitié étaient des femmes noires, près de deux cents avaient plus de soixante ans.
Le pathologiste en chef du Guyana, Leslie Mootoo, relève des traces de piqûres sur des corps, mais ses chiffres varient d'un entretien à l'autre. Rapatriés à Dover, les corps sont embaumés dès l'arrivée ; sept seulement sont autopsiés aux États-Unis. La part exacte des morts tués de force n'a jamais été établie. Le jury du coroner guyanais, lui, a tranché dès le 22 décembre 1978, cinq semaines après les faits : « Jim Warren Jones et des personnes inconnues sont pénalement responsables de la mort des 910 personnes. » Ce chiffre est celui du jury ; on compte ailleurs 909 morts au camp et 918 au Guyana. Il n'a retenu le suicide que pour deux femmes, Ann Elizabeth Moore et Maria Katsaris.
Six mois plus tard, 409 corps non identifiés, surtout des enfants, sont enterrés au cimetière d'Evergreen, à Oakland.
Après Jonestown, le même déguisement
Le 19 avril 1993, à Waco, au Texas, le siège de la résidence des Davidiens par le FBI s'achève dans l'incendie : selon le rapport du Congrès de 1996, plus de soixante-dix Davidiens meurent, dont vingt-deux enfants. Quatre agents fédéraux avaient été tués lors de l'assaut manqué du 28 février. Le même rapport juge, sans en faire une preuve définitive, que des Davidiens ont eux-mêmes allumé les incendies, et que leurs dix-neuf morts par balle se sont tiré dessus ou ont été abattus par les leurs.
L'Ordre du Temple solaire parlait de « transit vers Sirius ». En deux ans et demi, à partir de l'automne 1994, 74 de ses membres meurent en Suisse, en France et au Québec, avec ses deux fondateurs, Luc Jouret et Joseph Di Mambro. À Cheiry, dans le canton de Fribourg, vingt des vingt-trois victimes avaient été abattues par balle.
Le contre-exemple vient de Californie. Le 26 mars 1997, dans une villa de Rancho Santa Fe, on découvre les corps des trente-neuf membres de Heaven's Gate, dont leur chef, Marshall Applewhite : vingt et une femmes et dix-huit hommes de 26 à 72 ans, morts en trois vagues, les vivants de chaque vague faisant le ménage derrière la précédente. Des adultes seuls : c'est le cas où « suicide collectif » est peut-être le mot juste, et c'est ce qui le distingue de Jonestown.
Le 17 mars 2000, à Kanungu, en Ouganda, l'église du Mouvement pour la restauration des dix commandements de Dieu brûle, portes verrouillées et fenêtres clouées de l'extérieur. Environ cinq cents fidèles y meurent, et l'on exhume ensuite des centaines d'autres corps dans des fosses. On a parlé d'une prophétie de fin du monde manquée et de biens que les fidèles réclamaient ; le mobile n'a jamais été établi.
Le bilan donné par le porte-parole de la police ougandaise en juillet 2000, église et fosses réunies
Dans la forêt de Shakahola, au Kenya, plus de quatre cents corps ont été exhumés depuis 2023 sur les terres du pasteur Paul Nthenge Mackenzie. Au procès, un témoin a raconté l'ordre du jeûne censé mener à Jésus : les enfants d'abord, puis les jeunes, les femmes, les hommes en dernier ; Mackenzie se réservait la dernière place.
Le 19 octobre 2026, Mackenzie et vingt-huit coaccusés sont reconnus coupables de meurtre ; presque toutes les victimes retenues étaient des enfants. « Un parent n'a aucun droit de décider qu'un enfant doit mourir au nom d'une croyance religieuse », a statué la Haute Cour kényane, présidée par la juge Diana Kavedza.
190 enfants et un adulte : pour le tribunal, des enfants ne pouvaient pas légalement consentir à mourir de faim
Un jury guyanais l'avait écrit dès décembre 1978, un tribunal kényan l'a répété en 2026 : ce que l'on appelle suicide collectif s'appelle d'abord meurtre
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